Introduction
Comprendre, apprendre, est-ce jouer avec la langue française que
de vouloir affiner, préciser le sens de ces mots largement utilisés
dans le monde scolaire ? L’un est souvent utilisé pour l’autre ;
l’un est souvent inclus dans l’autre ; l ’un est souvent sous entendu dans
l’autre. Et pourtant on peut se demander si on peut apprendre sans
comprendre et inversement si on peut comprendre sans apprendre. Une chose
est sûre, si la langue française a créé
ces deux mots, c’est qu’ils doivent avoir chacun un sens particulier
qu’il convient peut être de redécouvrir.
Une clarification de ces deux concepts permet, il me semble, d’analyser
deux gestes mentaux différents mais aussi les limites de certains
enseignements qui ne permettent pas d’organiser clairement les connaissances
chez les élèves.
Apprendre
| Définition
du dictionnaire : "Acquérir des connaissances par un travail
intellectuel ou par expérience".(Petit Robert)
Avec cette définition, apprendre fait penser à un stockage de connaissances, d’informations qui fait appel à la mémoire ; celle-ci est mobilisée pour les restituer, les utiliser. Apprendre des numéros de téléphone, des poésies, des tables, un schéma. Dans ces cas, la restitution doit être fidèle – on apprend « par cœur ». La mémoire immédiate ou à long terme est alors utilisée selon la tâche ou le projet de l’apprenant. Apprendre n’est certes pas limité à ce sens strict « du par cœur ». |
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Faisons un petit détour vers la langue française pour regarder de près les dérivés de chacun de ces deux mots. On apprend des choses surprenantes qui montrent bien qu’on ne peut pas et qu’on ne doit pas les confondre tant ils sont différents. Remarquons qu’apprendre n’a pas donné de qualificatif alors que comprendre a donné « compréhensible » et son contraire. Ce qui veut dire qu’on peut ne pas comprendre et cela devient « incompréhensible » mais qu’on ne peut pas ne pas apprendre. Tout serait « apprenable » mais sans pouvoir le dire ainsi. Cette absence de qualificatif témoigne que les gestes mentaux mobilisés dans apprendre ne sont pas les mêmes que dans comprendre et que comprendre serait sans doute intellectuellement plus difficile qu’apprendre puisqu’on peut échouer. D’ailleurs tout enseignant sait aider un enfant qui apprend (souvent par des techniques ou des conseils) mais peut-il aider celui qui comprend ? Sait-on comment on comprend ? Philippe MEIRIEU en jouant avec les mots nous montre bien la difficulté : « Comment comprendre ceux qui ne comprennent pas quand on ne comprend pas soi-même comment on a compris. »
Comprendre
| Définition
du dictionnaire : « Faire entrer dans un tout, faire correspondre
à quelque chose, donner un sens clair à quelque chose. »
Petit Robert
On voit bien, à travers cette définition, qu’on n’est plus dans le stockage d’informations mais dans le lien. Comprendre, ce serait rattacher des informations entre elles, relier une information à une autre puis à une autre de manière à former un tout cohérent. C’est donc un réseau de savoirs et de savoir-faire qui se crée quand on est dans la compréhension. Le « Ca y est, j’ai compris ! » signifierait que les informations reçues par le cerveau sont rattachées à d’autres existantes , qu’elles ont trouvé leur place en lien avec d’autres de telle sorte qu’elles forment maintenant un tout. |
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Des constats
Interrogeons nous maintenant sur ce qui se fait en classe dans les écoles. Quel travail intellectuel demande-t-on aux enfants?
- stocker des connaissances et donc apprendre.
ou
- construire du lien, du sens et donc comprendre.
Il se fait certainement les deux, mais l’hypothèse que j’émets, et que je vérifie régulièrement, c’est qu’à l’école on apprend plus qu’on ne comprend et que quelquefois là où l’enfant devrait comprendre, il ne fait qu’apprendre car on ne lui propose que d’apprendre.
Deux exemples pour illustrer mon hypothèse.
En primaire :
Prenons un apprentissage ( tiens pourquoi
ne dirait–on pas un comprentissage ?) sur les nombres décimaux comme
la division d’un nombre par 100.
| Qu’est-ce qui se dit dans une classe de cycle III. « Pour diviser un nombre entier par 100, on déplace la virgule de 2 chiffres vers la gauche. » Pour l’exemple (357 : 100) on convient que la virgule est à droite du 7 (on ne la voit pas mais c’est comme si…) |
Que voudrait dire comprendre
dans un tel cas et est-ce que cela mérite là aussi le détour
? Jugez-en vous-mêmes.
Pour comprendre cette
opération, il faut posséder une maîtrise du nombre
décimal en tant que nombre fractionnaire et non en tant que faux
semblant du nombre entier (d’où une étude conceptuelle juste).
Le problème est que l’enseignement de cette notion est tel que les
enfants assimilent plus souvent les nombres décimaux à des
nombres entiers qu’à des nombres fractionnaires. « Les
nombres décimaux, ça ressemble aux nombres entiers, ça
se manipule comme des nombres entiers mais ce ne sont pas des nombres entiers.
» C’est la reprise « Canada Dry » de Rémy BRISSIAUD.
J’apprends les maths CM1
| Quand on divise par 100 , on fabrique des centièmes. On cherche combien il y aura dans chacune des 100 parts (ce qui est un des deux sens de la division). 357 divisé par 100 cela revient à dire qu’on veut transformer les 357 unités en centièmes , qu’on veut passer de 357 unités à 357 centièmes. Comme on sait comment faire des centièmes ( en divisant par 100) on va donc calculer : | ![]() |
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(357 : 100) qui se décompose ainsi : (300 : 100) + (57 : 100) En CM1 on sait que (300 : 100) ça fait 3 mais … (57 : 100) on ne sait pas faire ! Comme on ne sait pas faire, on convient d’une nouvelle écriture : 57/100 qui veut dire qu’il faudrait diviser 57 par 100 mais qu’on ne sait pas faire … alors on laisse les nombres, on les sépare par une barre de fraction et on lira cela : « 57 centièmes ». Notre division devient donc : |
| 357
:100 = 3 + 57/100 c’est à dire 3 unités plus ce reste qu’il
faut partager mais qu’on ne peut pas.
Pendant longtemps, les hommes se sont satisfaits de cette écriture et c’est vers la Renaissance ( je ne sais pas si Léonard de Vinci y est pour quelque chose) qu’on a convenu d’une autre écriture : 3 + 57/100 s’écrirait 3,57 Les nombres décimaux étaient nés ! (57/100) a disparu et est devenu (,57) mais on a gardé la même lecture du reste. |
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Voilà ce qu’il faut comprendre ! Nous sommes loin d’un simple déplacement de virgule qui ne veut rien dire mais qui, avouons le, est très pratique ! Cependant, le sens étant absent, ne soyons pas surpris des erreurs, des difficultés et des confusions qui en découlent si on réduit cette division à un truc à appliquer.
En maternelle :
Compétence visée
: apprendre à trier.
Hormis le fait qu’il faudrait
s’entendre sur la définition du verbe trier pour ne pas la confondre
avec ranger ou classer, on peut s’attendre à l’issu de l’apprentissage
(ou du comprentissage) à ce que les enfants aient compris quelque
chose du tri.
Imaginez dans un « coin » la maison des odeurs avec des petits sachets identiques contenant des matières aux odeurs différentes (une odeur dans chaque). L’enseignante donne la consigne suivante : « Vous allez classer les petits sacs en utilisant votre nez. Vous allez sentir les petits sacs … Si vous trouvez que ça sent bon , vous mettrez une croix dans la colonne du petit bonhomme qui rit et si vous trouvez que ça sent mauvais , vous mettrez une croix dans la colonne du bonhomme qui pleure. » Les enfants étaient en possession d’un tableau à double entrée.
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| Rouge | ||
| Vert | ||
| Bleu | ||
| Jaune |
Faut-il tout comprendre ?
Apprendre une technique semble souvent rentable
car plus économique en temps. Il y a un côté sécurisant
dans le mécanisme à appliquer. Comprendre nécessite
de penser le travail d’une autre façon car les enfants auront à
construire leur démarche, celle qui va donner sens . On constate
que quand la compréhension est installée sur des notions
noyaux, il y a une grande économie de temps pour toutes les acquisitions
périphériques à la notion.
Le premier travail d’un enseignant à
propos de la compréhension d’une notion serait un passage
incontournable par l’épistémologie qui fait apparaître
les difficultés inhérentes aux savoirs eux-mêmes, et
découvrir aussi les chemins de l’évidence qui nous permettent
de comprendre, chemins qu’on ne sait pas expliquer mais qui sont nécessaires
pour les enfants.
En résumé
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Conclusion
Il est toujours bon de redécouvrir
le sens des mots et la sémantique nous a permis d’éclairer
deux verbes, deux concepts différents et complémentaires
qui interrogent la pratique quotidienne du métier d’enseignant.
Devant une difficulté récurrente
que rencontrent les enfants, il convient
- de remettre en cause son propre travail
en l’analysant,
- de se poser des questions sur l’enfant,
sur ses démarches, son raisonnement,
- de questionner l’activité, son déroulement
et son évaluation,
- mais aussi d’analyser la difficulté
que comporte la notion elle-même.
Comprendre deviendra alors un souci premier pour l’enseignant car il aura pris conscience que c’est une réelle difficulté que de créer des liens entre des informations qui comportent elles-mêmes des difficultés.